Corps serpentiforme luisant de mucus, regard nocturne, voyageuse capable de traverser un océan : l’anguille est l’un des poissons les plus fascinants et les plus mystérieux de nos eaux. Longtemps jugée banale, l’anguille européenne (Anguilla anguilla) est aujourd’hui une espèce en danger critique d’extinction, dont le destin résume à lui seul les grands enjeux de conservation des milieux aquatiques. Naturalistes dans l’âme, nous la regardons moins comme une prise que comme une survivante.
Dans cette fiche, nous passons en revue tout ce qu’il faut savoir sur ce poisson migrateur : sa morphologie, son habitat, son régime alimentaire, son extraordinaire cycle de vie entre la mer des Sargasses et nos rivières, la réglementation très stricte qui l’encadre, et l’état d’une pêche traditionnelle aujourd’hui réduite à peau de chagrin. De quoi mieux comprendre l’espèce — et pourquoi la préserver est devenu une urgence.
Our article in brief
L’anguille se reconnaît au premier coup d’œil à son corps allongé, cylindrique et serpentiforme, prolongé par une nageoire unique et continue qui court du dos jusque sous le ventre en contournant la queue. Sa peau, aux écailles minuscules enfouies dans le derme, est recouverte d’un abondant mucus qui la rend extrêmement glissante.
Sa couleur évolue au fil du développement, d’où les noms de ses différents stades. Transparente au stade civelle, elle vire au brun-vert sombre, ventre jaunâtre, au stade « anguille jaune » sédentaire. À l’approche de la maturité, l’argenture lui donne un dos noirâtre, un ventre argenté, un œil qui grossit et des nageoires plus longues : elle devient « anguille argentée », prête pour le grand voyage.
La taille de l’anguille dépend fortement du sexe : les mâles dépassent rarement 45 cm, tandis que les femelles atteignent couramment 60 à 80 cm et peuvent frôler 1,5 m pour plusieurs kilos. Sa longévité continentale est très variable, de quelques années à plusieurs décennies. Voici les repères biométriques de l’espèce :
| Features | Repère |
|---|---|
| Medium size | 40 à 80 cm |
| Maximum size | jusqu’à ~1,5 m (grandes femelles) |
| Maximum weight | 4 à 6 kg |
| Longévité continentale | 5 à 20 ans, parfois davantage |
| Âge à l’argenture | mâles ~6-12 ans, femelles ~9-20 ans |
| Statut UICN | En danger critique (CR) |
Pendant sa longue phase de croissance, l’anguille est un poisson benthique et nocturne : le jour, elle se cache dans la vase, sous les pierres ou entre les racines, et ne s’active qu’à la nuit tombée. Elle affectionne une très large gamme de milieux : rivières de plaine, canaux, étangs, marais littoraux, estuaires et eaux saumâtres. Sa tolérance est exceptionnelle, tant à la salinité qu’au manque d’oxygène, grâce notamment à une respiration cutanée.
Sa distribution couvre toute la façade atlantique européenne et nord-africaine, de la Scandinavie au Maroc, ainsi que la Méditerranée. En France, elle colonise historiquement tous les bassins accessibles depuis la mer, des grands fleuves aux marais côtiers. Une condition demeure impérative : la libre circulation entre l’océan et l’eau douce. C’est la rupture de cette continuité, par les barrages et les seuils, qui a fait reculer l’espèce loin dans les terres où elle abondait autrefois.
L’anguille est un prédateur nocturne opportuniste, au régime carnassier varié qui évolue avec sa taille. Douée d’un odorat très développé, elle repère ses proies à l’odeur bien plus qu’à la vue. Son menu se compose principalement de :
Fait curieux, les biologistes distinguent deux « morphotypes » selon l’alimentation : les anguilles à tête large, plutôt piscivores, et celles à tête étroite et museau pointu, tournées vers les invertébrés.
Le cycle de vie de l’anguille est l’un des plus extraordinaires du monde animal, longtemps resté une énigme pour les naturalistes. L’espèce est catadrome : elle grandit en eau douce mais se reproduit en mer. Tout commence — et tout s’achève — dans la mer des Sargasses, où naissent des larves transparentes en forme de feuille de saule, les leptocéphales.
Portées par le Gulf Stream, ces larves dérivent vers l’Europe pendant plusieurs mois. À l’approche des côtes, elles se métamorphosent en civelles, petites anguilles translucides qui remontent estuaires et rivières, puis en anguilles jaunes sédentaires qui grandissent lentement pendant des années. Enfin vient l’argenture : devenues anguilles argentées, elles cessent de se nourrir, redescendent vers la mer et entament un ultime périple de 5 000 à 7 000 km pour rejoindre les Sargasses, s’y reproduire une seule fois, puis mourir. On parle d’espèce semelpare.
| Paramètre | Donnée |
|---|---|
| Lieu de ponte | mer des Sargasses (Atlantique nord-ouest) |
| Distance de migration | 5 000 à 7 000 km |
| Fécondité | 1 à 1,5 million d’œufs par femelle |
| Stade larvaire | leptocéphale (transparent, en feuille de saule) |
| Dérive larvaire vers l’Europe | plusieurs mois (estimations de 200 jours à ~1 an) |
| Reproduction | semelpare : une seule ponte, puis mort |
Ce voyage reste mystérieux : aucun œuf d’anguille européenne n’a jamais été observé in situ dans les Sargasses. Cette vidéo revient sur cette étonnante migration :
Impossible de parler de l’anguille sans placer la réglementation au premier plan. L’espèce est classée en danger critique d’extinction par l’UICN, inscrite à l’annexe II de la CITES, et fait l’objet depuis 2007 d’un règlement européen imposant à chaque État un plan de reconstitution du stock. En France, l’encadrement est parmi les plus stricts qui soient pour un poisson d’eau douce.
The pêche maritime de loisir de l’anguille est totalement interdite sur l’ensemble du littoral (Manche, Atlantique, Méditerranée), à tous les stades. La civelle (moins de 12 cm) est interdite aux amateurs : sa capture est réservée à quelques professionnels autorisés, sous quotas strictement contingentés et en baisse programmée. Enfin, le prélèvement de l’anguille argentée, celle qui part se reproduire, est interdit à la pêche de loisir : c’est le stade le plus précieux pour l’avenir de l’espèce.
Seule l’anguille jaune, en eau douce, peut encore être pêchée par les amateurs, sur une fenêtre saisonnière courte — de l’ordre de quelques mois au printemps et en été, variable chaque année. Tout pêcheur doit tenir à jour un carnet de captures, et des fermetures anticipées ou moratoires réduisent régulièrement cette période ; de nombreux départements interdisent même toute capture. Ces règles étant modulables par arrêté préfectoral, nous vous invitons impérativement à vérifier l’arrêté de votre département et le règlement de votre AAPPMA avant toute sortie.
Précisons-le d’emblée : compte tenu du statut de l’espèce, la pêche de l’anguille se pose d’abord en conscience. Là où elle demeure autorisée pour l’anguille jaune en eau douce, elle relève d’une tradition ancienne, loin de la pêche moderne aux leurres. L’anguille se prend à l’appât naturel, posé sur le fond, car c’est là qu’elle chasse à l’odorat, à la nuit tombée.
Les deux techniques traditionnelles restent la ligne de fond (ou plombée), garnie d’un ver ou d’un morceau de poisson, et la fameuse vermée : un bouquet de vers enfilés sur un fil de laine, sans hameçon, dans lequel l’anguille s’emmêle les dents. Attention toutefois : la pêche de nuit aux lignes est interdite aux amateurs, ce qui restreint fortement une pêche par nature nocturne.
| Technical | Principe | Cadre |
|---|---|---|
| Ligne de fond / plombée | appât naturel (ver, poisson mort) posé sur le fond | anguille jaune, eau douce, période autorisée |
| Vermée | bouquet de vers sur laine, sans hameçon | tradition, no-kill possible |
| Pêche en mer / civelle / argentée | — | interdit à la pêche de loisir |
Notre position de naturaliste est claire : face à une espèce en danger critique, la plus belle des pratiques reste l’observation, ou une remise à l’eau soigneuse de chaque capture accidentelle.
Contrairement au brochet, au sandre ou à la perche, l’anguille n’est pas une espèce que l’on cible aux leurres : elle repère sa nourriture à l’odorat, sur le fond, et ignore les leurres destinés aux carnassiers chasseurs à vue. Inutile donc de garnir une boîte de shads ou de jerkbaits pour elle.
Là où elle est autorisée, la pêche de l’anguille jaune repose sur un matériel simple et des appâts naturels. Le vrai sujet n’est pas le choix d’un leurre, mais celui d’une pratique responsable :
Chez l’anguille, les « records » les plus parlants sont ceux de longévité. Le cas le plus célèbre est celui de « Putte », anguille conservée dans un aquarium suédois, réputée avoir vécu plus d’un siècle avant sa mort en 2014 — un âge illustrant la résistance de l’espèce privée de migration. Autre curiosité : grâce à sa respiration cutanée, l’anguille peut ramper dans l’herbe humide pour contourner un obstacle, ce qui a nourri bien des légendes. Attention enfin à la confusion fréquente : l’anguille européenne n’est pas une « anguille électrique » (poisson sud-américain d’un tout autre groupe) et ne produit aucune décharge.
Maillon essentiel des réseaux aquatiques, l’anguille est prédatrice d’invertébrés et de petits poissons, et proie de nombreux oiseaux et mammifères. Espèce amphihaline, elle assure aussi un transfert d’énergie entre l’océan et les eaux continentales. Son effondrement — près de 99 % des arrivées de civelles perdues depuis les années 1970 — est un signal d’alarme majeur pour la santé de nos milieux.
Les menaces se cumulent : barrages et turbines qui hachent les migrateurs et fragmentent les cours d’eau, pollution et contaminants stockés dans les graisses, destruction des zones humides, parasite de la vessie natatoire (Anguillicola crassus), et surtout un trafic international de civelles considérable, notamment vers l’Asie. En pêcheurs responsables, nous avons un rôle à jouer : respecter interdictions et périodes, relâcher les captures accidentelles, soutenir la continuité écologique et les passes à poissons. C’est à ce prix que l’anguille continuera de relier nos rivières à la mer des Sargasses.
Les arrivées de civelles ont chuté d’environ 99 % depuis les années 1970, sous l’effet cumulé des barrages et turbines qui entravent la migration, de la pollution, de la destruction des zones humides, d’un parasite de la vessie natatoire et d’un important trafic international de civelles. L’espèce est classée en danger critique par l’UICN.
L’anguille grandit en eau douce mais se reproduit en mer des Sargasses, à 5 000 à 7 000 km des côtes européennes. Devenue argentée, elle y effectue un unique voyage de reproduction avant de mourir ; ses larves, les leptocéphales, dérivent ensuite vers l’Europe avec le Gulf Stream.
Très marginalement. La pêche en mer de loisir est totalement interdite, comme la capture de la civelle et de l’anguille argentée par les amateurs. Seule l’anguille jaune peut être pêchée en eau douce, sur une courte période variable et avec carnet de captures obligatoire ; de nombreux départements l’interdisent totalement. Vérifiez toujours l’arrêté préfectoral local.
La taille dépend du sexe : les mâles dépassent rarement 45 cm, les femelles mesurent couramment 60 à 80 cm et peuvent approcher 1,5 m pour plusieurs kilos. La longévité en eau douce va de quelques années à plus de vingt ans selon les milieux.
C’est un prédateur nocturne opportuniste qui chasse à l’odorat sur le fond. Les petites anguilles consomment surtout des invertébrés (vers, larves, mollusques, crustacés) ; les plus grandes se tournent vers les petits poissons, les œufs et les écrevisses, sans dédaigner les charognes.
Ce sont trois stades du même poisson. La civelle est la jeune anguille translucide qui remonte les estuaires. L’anguille jaune est le stade sédentaire de croissance, dos sombre et ventre jaunâtre. L’anguille argentée est le stade adulte migrateur, ventre argenté et œil élargi, prête à repartir se reproduire dans les Sargasses.
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