Corps de serpent, peau nue et visqueuse, et surtout cette bouche ronde en forme de ventouse hérissée de dents cornées : la lamproie ne ressemble à aucun autre habitant de nos rivières. Ce vertébré primitif, apparu il y a plus de 350 millions d’années, appartient au groupe des agnathes, ces animaux dépourvus de mâchoires. Contrairement à une idée reçue, ce n’est donc pas un poisson au sens strict, mais l’un des plus anciens vertébrés encore vivants, véritable fossile vivant migrateur entre la mer et l’eau douce.
Dans cette fiche, nous adoptons un angle de naturaliste : nous détaillons la morphologie si particulière de l’animal, son habitat, son étonnant cycle de vie fait de larves filtreuses et de longues migrations, ainsi que son statut d’espèce protégée en fort déclin. Nous évoquons aussi la pêche traditionnelle dont elle fait l’objet en Gironde, aujourd’hui menacée d’effondrement. Notre objectif n’est pas d’encourager sa capture, mais de mieux faire comprendre et protéger cette lignée hors du commun.
Notre article en résumé
La lamproie affiche une silhouette anguilliforme immédiatement reconnaissable : un corps cylindrique, allongé et dépourvu d’écailles, recouvert d’une peau lisse et couverte de mucus. Elle ne possède aucune nageoire paire — ni pectorales, ni pelviennes — mais seulement des nageoires impaires prolongeant l’arrière du corps. Cette absence de nageoires latérales, combinée à sept paires d’orifices branchiaux alignés derrière l’œil, suffit à la distinguer d’une anguille ou de tout autre poisson allongé.
Le trait le plus spectaculaire reste sa bouche. La lamproie n’a pas de mâchoires : c’est un agnathe. À la place, elle possède un disque buccal circulaire, une véritable ventouse tapissée de rangées concentriques de dents cornées et pointues, avec une langue râpeuse elle aussi dentée. Chez les espèces parasites, cet appareil sert à se fixer sur un poisson hôte, à percer sa peau et à en aspirer le sang et les fluides. Cet aspect impressionnant nourrit sa réputation, mais l’animal n’attaque pas l’homme : ce n’est pas une espèce dangereuse pour le baigneur ou le pêcheur.
La taille dépend fortement de l’espèce. La lamproie marine est de loin la plus grande, avec sa robe marbrée de brun et de jaune, tandis que la lamproie de Planer, sédentaire, reste minuscule. Voici les repères biométriques des trois espèces françaises :
| Espèce | Taille adulte | Mode de vie adulte |
|---|---|---|
| Lamproie marine (Petromyzon marinus) | 70 à 90 cm, jusqu’à 1 m | parasite, migratrice (mer et fleuves) |
| Lamproie fluviatile (Lampetra fluviatilis) | 30 à 50 cm | parasite, migratrice |
| Lamproie de Planer (Lampetra planeri) | 9 à 18 cm | non parasite, sédentaire d’eau douce |
L’habitat de la lamproie change radicalement au fil de son existence, ce qui fait d’elle une espèce à la fois marine et dulçaquicole. Les larves, les ammocètes, passent plusieurs années enfouies dans les sédiments meubles — sable et limon — des bras calmes de rivières et de ruisseaux bien oxygénés. Elles y ont un besoin absolu d’un substrat de qualité et d’une eau propre, ce qui rend l’espèce très sensible à toute altération du milieu.
Adultes, les deux espèces migratrices gagnent des habitats bien distincts. La lamproie marine et la lamproie fluviatile passent leur phase de croissance en mer, sur le plateau continental, avant de remonter les fleuves pour se reproduire. On les rencontre historiquement dans les grands axes migrateurs français : la Gironde et son bassin (Garonne, Dordogne), la Loire, le Rhône, l’Adour et certains petits fleuves côtiers de Bretagne et de Normandie. La lamproie de Planer, elle, ne quitte jamais l’eau douce et vit dans les têtes de bassin et les petits cours d’eau frais, où elle boucle tout son cycle. La franchissabilité des barrages conditionne aujourd’hui l’accès des migratrices à ces frayères de l’amont.
Le régime alimentaire de la lamproie évolue lui aussi de façon spectaculaire au cours de sa vie. Chaque grande phase correspond à une stratégie nutritionnelle totalement différente :
Cette phase parasitaire, propre aux espèces migratrices, se déroule en mer et reste largement méconnue des scientifiques. La lamproie s’y comporte en ectoparasite : elle ne tue pas systématiquement son hôte, mais laisse des cicatrices circulaires caractéristiques. Une fois la phase d’engraissement terminée, l’animal cesse de se nourrir dès qu’il entame sa remontée vers les frayères.
Le cycle de vie de la lamproie est l’un des plus fascinants du monde aquatique. Les migratrices remontent les fleuves de la fin de l’hiver au printemps, souvent de nuit, jusqu’aux zones de graviers et de galets des parties moyennes des cours d’eau. Là, les adultes construisent un nid en forme de cuvette : à l’aide de leur ventouse, ils déplacent les pierres une à une, tandis que les éléments les plus fins sont emportés par le courant grâce aux ondulations de leur corps.
Après la ponte et la fécondation, les adultes meurent systématiquement : la lamproie est une espèce semelpare, dont la sénescence est programmée juste après la reproduction. Les œufs éclosent en quelques semaines et donnent naissance aux ammocètes, ces larves aveugles qui s’enfouissent aussitôt dans le sédiment pour plusieurs années. Vient enfin la métamorphose, qui dote l’animal d’yeux fonctionnels et d’un disque buccal opérationnel, avant la grande migration.
| Paramètre | Donnée |
|---|---|
| Période de migration | janvier à mai (remontée) |
| Période de reproduction | mars à juin selon l’espèce |
| Température de fraie | 10 à 14 °C |
| Support de ponte | nid creusé dans galets et graviers |
| Durée du stade larvaire | 3 à 7 ans enfouie dans le sédiment |
| Devenir des adultes | mort après la reproduction |
Loin d’être une espèce gibier ordinaire, la lamproie bénéficie d’un statut de protection élevé. Les trois espèces françaises sont inscrites à l’annexe II de la directive européenne Habitats-Faune-Flore, ce qui impose la désignation de zones spéciales de conservation, ainsi qu’à l’annexe III de la Convention de Berne. Ce cadre réglementaire vise à préserver à la fois les animaux et leurs habitats de reproduction et de croissance.
La lamproie de Planer bénéficie du régime le plus strict : elle est intégralement protégée sur l’ensemble du territoire national par l’arrêté du 8 décembre 1988 fixant la liste des espèces de poissons protégées. Sa capture, sa destruction et la dégradation de ses habitats sont donc interdites. Les lamproies marine et fluviatile, quant à elles, sont en fort déclin et suivies au titre des listes rouges. Aucune de ces espèces ne se pêche « au coup » ou aux leurres comme un poisson classique : toute action les concernant est encadrée, et nous invitons chacun à se référer aux arrêtés préfectoraux et aux mesures locales avant toute intervention en rivière.
La lamproie marine occupe une place à part dans le patrimoine gastronomique du Sud-Ouest. En Gironde, sur la Garonne et la Dordogne, une pêche professionnelle ancestrale la capture au filet dérivant et à la nasse au moment de la remontée. Le plat emblématique reste la « lamproie à la bordelaise », mijotée dans son sang et le vin rouge. Cette pratique, longtemps transmise par une quarantaine de pêcheurs professionnels, représentait pour eux une part majeure du revenu annuel.
Mais l’espèce s’effondre. Les comptages font état de baisses de l’ordre de 90 % sur les dernières années : à la station de Tuilières, sur la Dordogne, les effectifs sont passés de plus de 50 000 individus par an à moins de 5 000. En cause : les barrages et les seuils qui bloquent la migration vers les frayères, la dégradation des habitats larvaires, la pollution et la prédation accrue, notamment par le silure lors de la remontée. Face à cette situation, la pêche a été interdite en Gironde en mai 2022, brièvement rouverte en 2023, puis à nouveau suspendue par le tribunal administratif de Bordeaux. Nous relayons ici cette pêche traditionnelle pour sa valeur culturelle et historique, sans en encourager la pratique tant que les stocks sont à ce point menacés.
Pour observer le comportement de l’espèce sans la déranger, rien ne vaut l’image. Voici une vidéo consacrée à la reproduction de la lamproie marine sur un axe migrateur français :
Contrairement aux carnassiers que nous traquons habituellement, la lamproie ne se pêche pas aux leurres. Sa biologie l’explique entièrement : l’adulte parasite se nourrit fixé sur un hôte et cesse même de s’alimenter dès qu’il entame sa migration de reproduction. Il n’a donc aucun comportement de prédation active susceptible de déclencher une attaque sur un leurre souple, un poisson nageur ou une cuillère.
Il faut par ailleurs distinguer l’animal vivant de l’appât du même nom. En pêche, on parle parfois de « lamproie » ou de vers marins utilisés comme esches, mais il s’agit d’autres organismes ou de morceaux, sans rapport avec la protection de nos lamproies indigènes. En clair : aucun pêcheur aux leurres ne cible cette espèce, et c’est très bien ainsi. La meilleure interaction que nous puissions avoir avec elle reste l’observation naturaliste, en particulier sur les frayères au printemps, dans le respect strict de sa tranquillité.
La lamproie n’entre dans aucun palmarès halieutique : elle n’est pas un poisson trophée et ne fait l’objet d’aucune homologation de record. En revanche, quelques chiffres témoignent de sa singularité biologique. La lamproie marine peut approcher le mètre, ce qui en fait le plus grand de nos agnathes, quand la lamproie de Planer dépasse rarement 18 cm. Le plus étonnant tient à la durée de vie souterraine des larves : les ammocètes restent enfouies dans le sédiment de trois à sept ans, une phase larvaire bien plus longue que la vie adulte, qui ne dure parfois que quelques mois jusqu’à la reproduction.
Autre curiosité : la lamproie compte parmi les plus anciens vertébrés de la planète, avec des formes fossiles vieilles de plus de 350 millions d’années, antérieures aux dinosaures. Observer une frayère de lamproies, c’est donc contempler un comportement quasi inchangé depuis des temps géologiques — un privilège que seule la préservation de nos rivières permet encore.
La lamproie joue un rôle écologique précieux et souvent méconnu. En creusant leurs nids, les adultes remanient et oxygènent les substrats de la rivière, au bénéfice d’autres espèces. Les larves filtreuses participent à l’épuration de l’eau et constituent un maillon de la chaîne alimentaire, tandis que les adultes qui meurent après la ponte apportent aux cours d’eau des nutriments d’origine marine. La présence de lamproies, très exigeantes en qualité d’eau et de sédiment, est ainsi un excellent indicateur de la bonne santé d’un milieu.
Sa préservation passe avant tout par la restauration de la continuité écologique : effacement ou équipement des barrages et des seuils, aménagement de passes à poissons, protection des zones de frayère et lutte contre la pollution des sédiments. En tant qu’observateurs et amoureux des rivières, nous avons un rôle à jouer : signaler les frayères, respecter les habitats larvaires et soutenir les programmes de suivi et de translocation menés sur les grands axes migrateurs. C’est à ce prix que cette lignée vieille de plusieurs centaines de millions d’années franchira encore le seuil des prochaines générations.
Non. Malgré son disque buccal impressionnant garni de dents, la lamproie ne s’attaque pas à l’homme. Son mode de vie parasite vise d’autres poissons en mer, et à l’approche de la reproduction elle cesse même de se nourrir. Elle ne présente aucun danger pour les baigneurs ou les pêcheurs.
Pas au sens strict. La lamproie est un agnathe, c’est-à-dire un vertébré dépourvu de mâchoires, qui possède un disque buccal en ventouse à la place. C’est l’un des plus anciens groupes de vertébrés, distinct des poissons osseux et cartilagineux.
On en distingue trois : la lamproie marine (Petromyzon marinus), la plus grande et parasite ; la lamproie fluviatile (Lampetra fluviatilis), migratrice et parasite ; et la lamproie de Planer (Lampetra planeri), petite, sédentaire d’eau douce et non parasite.
L’ammocète est la larve de la lamproie. Aveugle et dépourvue de disque buccal fonctionnel, elle vit enfouie dans les sédiments d’eau douce pendant trois à sept ans, où elle se nourrit par filtration avant de se métamorphoser en adulte.
Les principales causes sont les barrages et les seuils qui bloquent la migration vers les frayères, la dégradation des habitats larvaires, la pollution des sédiments et une prédation accrue. Sur certains axes comme la Dordogne, les effectifs ont chuté de près de 90 % en quelques années.
Les lamproies sont des espèces protégées et la lamproie de Planer est intégralement protégée en France. Une pêche professionnelle traditionnelle de la lamproie marine existe en Gironde, mais elle est très encadrée et actuellement suspendue en raison de l’effondrement des stocks. Elle ne se pêche jamais aux leurres.
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